23/03/2008
365 JOURS DE NAUSEE
Frères Humains,
Il y a exactement un an, l'idée stupide d'ouvrir un blog pour y déverser mes excédents de bile noire devenait une réalité. J'y étais venu à reculons, comme quand on doit chier alors qu'on a des hémorroïdes. Après plusieurs années à pondre de la propagande pour d'autres et dans l'espoir crétin d'être utile, je me décidais enfin à n'écrire plus que pour ma pomme et à faire mon coming-out nihiliste. Une manière de boucler officiellement une époque, de transformer mes anciennes idoles en Bonhommes Hiver. Une année particulièrement idiote et improductive à tous points de vue a rejoint les égoûts du temps et la flambée n'est toujours pas terminée. Je pensais que ça allait être un bon défouloir, c'est râpé. Il y a des rages contre lesquelles le seul vaccin efficace s'administre par canon scié. Et puis il y a aussi des enragés qui ne veulent pas vraiment être guéris, autant l'admettre.
A l'origine, en ce 23 mars 2007, je voulais publier un avertissement à l'usage des âmes pures tombant malencontreusement en ces pages malsaines, qui disait notamment ceci :
Il n’y a qu’une différence très fine entre un égout et une catacombe, la nuance n’est en fait qu’une question de perspective. Pour le citoyen Romain, un homme sain d’esprit n’avait aucune raison de rôder dans les sous-sols de la Cité ; on y croisait que des rats et des chrétiens, deux parasites peu appétissants. Rats et chrétiens, au contraire, voyaient dans ces boyaux sordides de précieux refuges, loin des épurateurs et des empêcheurs de prier en rond. Question de point de vue et d’image du monde.
Ce minuscule recoin de cyberespace sera à la fois ma catacombe et mon égout, un abri perso autant qu’un sac à gerbe sous la surface d’un Monde Moderne chaque jour plus insupportable. Ces lignes ne s’adressent à personne, comme une bouteille lancée dans les sables de la mer d’Aral. Quelques amis les liront peut-être, certains en comprendront une partie. Les curieux les plus gonflés feront peut-être quelques commentaires cyniques, pour me prouver qu’ils ont une haine et une bite plus grosses que les miennes. Les plus sages hausseront les épaules et passeront à autre chose. (...)
Pour finir, c'est resté dans mes tiroirs.
J'ignore ce qu'il va advenir de ce bleaugue durant les prochains mois. Il viendra bien un moment où j'aurai fait le tour de la question, dissequé jusqu'aux vertèbres la carcasse de notre civilisation, cartographié les ruines de la dissidence encore hantées par des spectres pittoresques ou affligeants, tartiné sans vergogne le spleen ordinaire du trentenaire sans passé ni avenir, et tout sera dit. C'est déjà largement le cas, parce que j'ai l'impression de répéter régulièrement les mêmes conneries, sénilité précoce. Mais cette routine de détestation méthodique n'est pas sans agrément. On devient vite accro. Et pour se défaire d'une dope, la meilleure cure consiste à passer à quelque chose de plus fort. Le temps viendra peut-être où écrire ne suffira plus. Il faudra donc faire des gamins ou suivre les traces de Kaczynski. Perpétuer l'espèce ou lui nuire plus activement. Peut-être ne faire ni l'un ni l'autre, en fin de compte, et se laisser paisiblement couler dans la mélasse ambiante. Mais choisit-on vraiment de devenir un cynique croyant et pratiquant ? J'en doute.
Si cet organe officiel du Parti de la Haine Mondiale dure encore quelques mois, il faudra que je m'attèle aux divers travaux de traduction qui prennent la poussière sur ce bureau, à commencer par les derniers chapitres de La Mort de l'Empire. Il y a aussi quelques bouquins que je veux mettre en ligne et qui sont en cours de recopiage (quand on n'a pas le scan, on a l'insomnie et la persévérance diabolique).
Non content de m'offrir un très élégant habillage, Frater Piotr a réalisé en un temps record une fresque d'anniversaire que vous pourrez déguster en cliquant sur la vignette ci-dessous, également de sa patte :
08:37 Publié dans De quoi j'me merde ?, La Zone Grise, Marées Noires, Pi(o)treries | Lien permanent | Commentaires (17)
20/03/2008
FEDERAL FRENCH
Pour nos amis hexagonaux qui n'auraient jamais rencontré le phénomène, et aussi pour mes compatriotes vaudois régulièrement affligés par ce néocolonialisme linguistique, je reproduis ici in extenso et très scrupuleusement le mode d'emploi d'un "gel de bougie" en vente dans une grande surface de Romandie :
Le gel de bougie p. ex. dans une boîte dans l'eau bouillant fondre faire. Le gel liquide dans les récipients en verre ne pas couler lentement autour des bulles produire. Le contact d'eau avec le gel éviter, l'opacification produit. Le gel de bougie est encore fusible. Pas approprié à la consommation. brûler de manière non intentionnelle on ne pas pouvoir.
Un grand merci à Preba, 101 Bastelideen pour cette performance guinessbookienne.

17:21 Publié dans De quoi j'me merde ? | Lien permanent | Commentaires (2)
PLUS JAMAIS (IL)SA

Avant qu'Ambrose (je crois qu'on le trouve ici, qu'il gueule si je confonds) n'en parle au Bistrot récemment, je n'avais jamais vu Ilsa la Louve des SS. Sérieusement. En même temps je n'ai toujours pas vu La Liste de Schindler non plus, pour dire le niveau d'inculture septimartistique où je croupis. Ceci n'explique guère cela, soit dit en passant. Mais voilà : on m'explique que c'est "un film de grand malade", alors fatalement ça m'intrigue. Alors je fouille et je trouve, je me fais une grande théière (feuilles de menthe et Gunpowder) et je regarde.
Et je me demande, bon dieu de merde, comment il est possible qu'on ne nous l'ait pas infligé au moins une fois par an sur Arte, et en praïmetaïme.
Bien sûr, il y a du sexe et de la violence. Il n'y a même que ça, avec par-ci par-là des lambeaux de scénario, comme des bouts de viande et de légumes en suspension dans la gelée d'une tête marbrée (en ex-France, on doit appeler ça du jambon persillé, sauf erreur). Mais enfin, du sang et de l'obscénité on en trouve à toute heure sur pratiquement toutes les chaînes de la boîte à cons. Pas plus tard que cet après-midi, on pouvait voir trois fringants altersexuels mâles se rouler des galoches et disserter des mérites de la technique de l'un ou l'autre, sur un (c)anal à prétention musicale. Quant à la violence, ce n'est pas ce qui manque les soirs où le téléjournal n'est pas trop occupé par les élections pour nous parler de l'Irak ou de l'Afghanistan. Or dans les deux cas, tripotages et charcutages nous sont proposés comme ça, tout crus, sans autre but que nous surinformer ou nous distraire massivement.
Je postule que la diffusion d'Ilsa aux heures de grande écoute permettrait un immense travail de Prévention, en faisant pour une fois un usage productif du cul et de la baston, et j'appelle solenellement les autorités spectaculaires à extraire des Enfers ce chef-d'oeuvre Citoyen (voire à plannifier un remake sous forme de sitcom avec Scarlett Johansson dans le rôle-titre). Ceci pour les raisons suivantes :
1) "On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre"
Le sexe et la violence sont tout ce qui passionne cette portion de notre jeunesse la plus susceptible de ne pas faire ses Devoirs de Mémoire. Les pros de l'animation socioculturelle ont pigé depuis longtemps la nécessité de rendre ludique tout apprentissage des fondamentaux. Pas une maniffe sans tam-tam et théâtre de rue très très amateur. Ne parlons même pas du Live Earth de l'été 2007, où des foules pubères ont pu tortiller des fesses en rythme pour sauver la planète. Or, à ce jour, la sensibilisation à la flagellation collective a été outrageusement peu fun. N'allons pas chercher plus loin la cause des lacunes des jeunes en matière d'Holocauste : toutes ces photos en noir/blanc, ces témoignages de vieillards qui ne savent pas même la différence entre un Ipod et un pacemaker, ces personnages historiques tous si moustachus qu'il faut les différencier selon la mèche de cheveux, quel ennui ! De l'action, putain ! Des coups de fouet ! Des paires de miches swastikées au fer rouge ! Vous allez voir comme elles vont crever le plafond, les moyennes d'histoire contemporaine !
2) L'Histoire est une chose trop importante pour être confiée aux gens qui l'ont vécue
Dernier douloureux exemple en date, Misha Défonce-moi et ses petites libertés prises avec l'interprétation des faits. Ca vous bricole des négassionnisses par wagons à bestiaux entiers, ça ! On ne dénoncera jamais assez les crimes commis au nom de l'indulgence envers la sénilité : atteindre un âge canonique ne donne pas le droit de raconter n'importe quoi et de tourner en ridicule des zartistes aussi drôles, intelligents et respectables que Guy Bedos (qui lui n'est pas du tout sénile, insistons là-dessus.) Il importe donc que les réscapés des Heures Pas Claires confient leur mémoire à des spécialistes en communication, histoire d'éviter de nouveaux cafouillages désastreux. Il faut en outre que l'enseignement de l'histoire s'affranchisse des faits bruts et se concentre sur le message à retenir ici et maintenant. Ne laissons plus les Faurisson et consorts semer le doute avec des archives poussiéreuses : mettons directement la fiction au service de la réalité !
3) Une allégorie facile à comprendre vaut mieux que des faits ambigus
Une étude indépendante de la Seconde Guerre mondiale est dangereuse pour les jeunes esprits, car elle pourrait leur faire croire que tous les camps en présence comprenaient leur lot d'ordures, de lâches et de héros. Qui sait ? De jeunes punks pourraient même être tentés de salir la mémoire des Alliés en montant en épingle les délicats incidents du bombardement de Dresde, du torpillage du Wilhelm_Gustloff ou des indélicatesses des troupes coloniales vis-à-vis des Européennes libérées par leur soin... L'essentiel, c'est que chacun sache que les nazis étaient de vilaines personnes et tous les moyens sont bons pour marteler ce fait central, surtout si peu de temps après la fin du conflit.
De ce point de vue, Ilsa atteint en une heure et demi des objectifs que six heures de Claude Lanzmann ne font qu'effleurer. On y voit des Allemandes pisser sur des officiers SS aux dents pourries, de séduisants prisonniers sexuellement infatigables, des tortures auxquelles le Divin Marquis lui-même aurait à peine pensé, tout est dit de manière simple, concise, facile à mémoriser pour les écoliers les plus cons culturellement défavorisés. Plus d'arguties éreintantes entre historiens pointilleux ! Plus de contestation de crimes imprescriptibles ! Le marché est cash, d'entrée de jeu, à l'image des Miracles des parvis d'église ou du théâtre chinois de la Révolution culturelle ! Ne demeure que des images-choc qui, grâce à la licence poétique, peuvent "résumer" les grands événements en spectacle accessible à tous, débarrassé des lourdes conventions académiques.
Il importe donc de déclarer au plus vite le classique de Don Edmonds Oeuvre d'utilité publique et d'en distribuer des copies dans les cours d'école. Peut-être faudra-t-il aussi penser à coller un petit avertissement sur la pochette, du genre "Les activités mises en scène par ce film sont mal et ne doivent pas être imitées, même si on s'appelle Youssouf Fofana."
09:20 Publié dans Chez les boniches de la Zone Grise | Lien permanent | Commentaires (8)
18/03/2008
CONFITURE AUX COCHONS
Une des objections de Tang aux réakkks, à méditer soigneusement, est celle de rajouter plus de fumier dans la fosse, au lieu d'y faire pousser des fleurs. Créer de la beauté dans un univers de laideur serait un acte autrement plus subversif et courageux que nos diatribes possédées.
Pas la force de le faire, et pas l'envie ni le talent.
Aucun dissident ne peut s'empêcher, ça et là, d'en rajouter sur sa dangerosité pour le Système. C'est la version trash de Y en a point comme nous, une espèce de Crasse Pride, faire un étendard de la répulsion hypothétique des lâches comme des traîtres à notre égard. Ils sont plus rares, ceux qui assument franchement leur haine propre et personnelle. C'est dommage, parce que l'Ennemi véritable ne nous hait pas tant que ça. La haine est une émotion forte, irrationnelle, pulsionnelle, incontrôlable. On ne joue impunément ni avec la nôtre ni avec celle d'autrui. C'est pas un truc de tripes froides. Or quand on aspire à organiser la planète comme une grande robineterie de cash flow et de matériel humain, c'est préférable d'avoir des entrailles soigneusement congelées. C'est carrément un sine qua non.
Ceci fait que nous ne sommes guère que des chicanes dérisoires sur l'autoroute des mondialistes. Un Black Block fait plus de bruit et mobilise plus de flicaille - pour que dalle de plus, on s'entend, mais au moins certains y trouvent-ils une Schadenfreude agréable.
La plupart d'entre nous n'a pas la force de créer de la beauté parce qu'elle n'a pas celle de simplement exister en tant que menace sérieuse pour l'Ordre des hygiénistes. Nous avons grandi protégés de la faim et du froid, mais exposés à tous les pourrissements moraux et culturels. Toute la fonte soulevée et les kilomètres de forêts piétinés ont laissé notre âme chétive et poitrinaire. Mens insana in corpore sano. Bien chançards ceux qui peuvent encore avoir la force d'expulser leur dégoût de manière lisible.
Voilà bien la seule véritable force que le hasard et les erreurs de nos cornacs nous ont laissée : rajouter de la saleté à la saleté. On peut le faire dans l'espoir, irresponsable mais motivant, de battre les pollueurs à leur propre jeu, de les entraîner avec nous au fond de la fosse. On peut aussi le faire pour écoper à mesure la voie d'eau immonde qui nous y entraîne inéluctablement. On peut le faire encore parce qu'on n'a rien d'autre à foutre, bouffés par le tétanos terminal de la desesperance.
Ce dégoût coupe ensuite toute l'envie de lutter contre le tsunami de chiasse avec des raffinements et des délicatesses. Autant balancer un message à la mer sans bouteille autour. Ca ne rend personne insensible à la beauté quand il la croise, mais de là à la recréer... La matière première manque tristement et ce n'est pas en nous-mêmes que nous la trouverons, ne pouvant lui offrir qu'une humble chambre d'écho si elle daigne nous visiter parfois. Et puis, cet écho, répandu comme ça à tous vents ? Des clous : il ne s'adresse qu'à celles et ceux qui ont prouvé qu'ils le méritent. Ce ne sont pas les aspirants Prophètes ni les apprentis Meneurs de peuple qui manquent. Dès qu'un groupe rassemble plus de trois personnes, la lutte pour la domination s'installe : il faut de l'ordre, un chef, de la hiérarchie, de la subordination. Les galériens d'un côté, ceux qui leur donnent le tempo de l'autre, un peu plus haut dans l'échelle du fond de cale - mais à part ça on est tous des camarades égaux, hein ?
Nous autres qui n'avons jamais voulu marcher ni faire marcher au pas, nous voilà rapidement à la flotte. Déserteurs. La solidarité réservée au premier cercle du Clan, qui se résume facilement à une personne qui nous comprend à peine. On apprend à s'en foutre. A se concentrer sur le fait, essentiel, qu'elle ressente les mêmes torsions dans les poumons quand elle croise avec nous cette même foutue Beauté insaisissable et gratuite. Si ça se trouve, une femme émue aux larmes par un panorama sous la lumière de l'aube vaut dix hommes galvanisés par un discours guerrier. Et c'est une forme de sagesse sans clinquant et terre-à-terre de l'admettre une fois pour toutes : faire partager notre capacité d'émerveillement est sans doute le seul véritable talent que nous possédons.
Si nous en avions eu plus, de talent, autant que de force et de rage de vivre malgré tout, alors ç'aurait été différent. Peut-être que nous aurions eu la légèreté de plâner au-dessus de la marée noire. Mais nous y trempons jusqu'à la gueule, face collée au sol. On y respire mal, on y chante faux.
09:38 | Lien permanent | Commentaires (5)
